Hollywood Drag, de Brice Dellsperger
    Galerie Air de Paris, jusqu’au 20 mars

Œil de La Lucarne:

La galerie Air de Paris montre jusqu’au 20 mars les deux derniers films de l’artiste. L’un, Body Double 23, d’après Le Dahlia noir, de Brian De Palma, l’autre, Body Double 22 (photo en début d’article), d’après l’ultime film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut. On y retrouve Jean-Luc Verna qui incarne et double tous les personnages du film, dans un singulier ballet travesti. Les Body double de Brice Dellsperger sont une série de vidéos numérotées dans lesquelles le cinéaste et plasticien refait de célèbres scènes de films en doublant plan à plan ce qui se présente alors comme un original, mais aussi mot à mot puisqu’il ré-emploi la bande sonore du film premier, sur laquelle des corps, en remplacement des acteurs, se calent. Depuis 1995, il puise ainsi, de façon fragmentaire, dans le cinéma le plus connu. En 1997, dans Body double (x), il applique ce principe à un long métrage narratif : Jean-Luc Verna y prend en charge le remplacement de l’ensemble des personnages. En 2007, le systématisme du plan à plan rencontre une première divergence avec la remise en forme d’une scène du Black Dahlia de Brian de Palma : Eva Svennung, la doublure y réincarne la tragique Elisabeth Short. Il affirme : « Mon rapport au film d’origine est très simple. Je décortique l’image pour la reproduire dans son aspect visuel le plus exact possible. Cependant, cette pratique induit ses propres limites puisque j’obéis à la loi du cadrage décidé en amont par le réalisateur, loi qui dicte finalement toute vision cinématographique. Les effets de perte et de décalage générés par la copie sont mes centres de préoccupations. Ainsi, on pourrait se demander pourquoi j’ai décidé de conserver tel ou tel détail de l’image alors que d’autres sont atténués, voire disparaissent. C’est justement cette notion du balayage visuel du spectateur qui butine dans l’image et se souvient uniquement de certains détails du film que je cherche à mettre en forme, puisque le postulat de départ des films Body Double est avant tout un concept, celui du remplacement des éléments visuels d’un film par un corps étranger au film. » Le remake tel que le pratique B. Dellsperger, sa matière est d’abord une référence directe au film de Brian De Palma, Body double (1985). B. De Palma, comme son émule Dellsperger, reprend à son compte et remet en scène les séquences de l’histoire du cinéma qui le fascine - celui d’Hitchcock notamment - et fait de la référence directe à des œuvres antérieures sa matière. Ainsi, dans Obsession, il emprunte toute la trame scénaristique de sa première partie à Vertigo, tandis que la seconde fait directement référence à Rebecca. Accusé de plagiat, De Palma répond en réalisant un remake du Scarface d’Howard Hawks. De même, il ira jusqu’à demander à Bernard Hermann, le compositeur attitré d’Hitchcock, de réaliser les musiques de Sister et Obsession. B. Dellsperger, dans ses doublures de films, s’inscrit également, et sous cet angle précis, dans une démarche de remodelage. Le remake, chez lui se présente comme un décalque travesti et perverti. La référence est l’alibi au plaisir de construire, reconstruire et inventer une image. Dans une indépendance esthétique et financière, Dellsperger emprunte l’histoire culturelle du cinéma - rejouée de façon malpropre par l’emploi de la vidéo. Il le joue comme sujet, le spolie comme source et savoir-faire. « Je me sens proche, affirme-t-il, des cinéastes dits de l’ « underground » américain. Ce qui m’a le plus influencé chez eux est, sans aucun doute, leur capacité à inventer leur propre système de production. Et en même temps, les cinéastes de la période classique hollywoodienne sont tout aussi fascinants car ils ont opéré dans un système clos et codifié, celui de l’industrie culturelle. On sait tous combien il est difficile pour un réalisateur de créer librement, mais certains ont su le faire en contrant les règles, en devenant des maitres manipulateurs pour arriver à imposer leurs cinémas. Dans le système indépendant, la manipulation est moindre car les enjeux financiers le sont également. Quand je pense à Fassbinder, c’est le parfait exemple du réalisateur qui a su imposer son style et son propos tout en travaillant dans les milieux très codifié de la télévision et du cinéma. Pasolini, Cassavetes sont aussi emblématiques pour moi… comme John Waters ou Andy Warhol. » Par le jeu de l’infiltration des cultures, la pratique du cinéma de B. Dellsperger est à la lisière : comme pratique seconde du cinéma, mais aussi comme cinéma même. Car, ce qui est produit est plus justement de l’ordre de l’objet filmique construit au croisement du cinéma, des arts plastiques, et de la performance. B. Dellsperger pratique le remake, mais ce qu’il filme est un acte. Les Body double sont les traces d’un passage : celui de la doublure en acte de décalque, après recomposition des scènes, des décors et après maquillage, devant la caméra. Jusque là, hors des enjeux liés à la réalisation ou à l’écriture, B. Dellsperger se positionne, au travers de la figure du travesti, son motif électif, du côté du processus de doublage, de l’artifice et du simulacre : « Les travestis qui peuplent mes films sont des créatures fantastiques, de celles que j’aimerai croiser plus souvent dans la vie de tous les jours. Le cinéma emploie le costume sous toutes ses formes, et il est lui même travestissement de la réalité dans son acte de reproduction, dans l’illusion qu’il génère. Le cinéma est un artifice, il est donc le parfait réceptacle de mes expérimentations en matière de travestissement et de jeu de genres. Je le vois comme une extension du domaine du film, un doublement de la fiction. »

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par Hugues Demeusy


 

Galerie Air de Paris
rue Louise Weiss
75013 Paris
Voir en ligne : Brice Dellsperger

         

 


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